Soyons lucide, Hanoï n’est pas une ville harmonieuse. Elle empile. Colonial, béton, verre, enseignes criardes, ça cohabite plus que ça ne dialogue. Et pourtant, dans ce désordre, quelque chose affleure, à condition de ralentir un peu et d’être tête en l’air.
Entre deux façades fatiguées, une ligne se tend. Un angle se dessine. Un balcon se retient de trop en faire. L’Art déco apparaît ainsi, sans prévenir, presque à contre-courant. Rien d’ostentatoire. Pas de nostalgie appuyée. Juste une élégance tenue, discrète, qui ne cherche pas à séduire mais qui impose, sans bruit, une autre lecture de la ville.
À Hanoï, l’Art déco ne s’expose pas. Il se devine. Il oblige à regarder autrement, à accepter de passer à côté parfois. Et c’est peut-être pour ça qu’il reste.
Introduction : contexte, période et métissage
L’Art Déco apparaît à Hanoï dans l’entre-deux-guerres, en prolongement de l’architecture coloniale française et de l’effervescence moderniste internationale. En pratique, on voit son essor principal dans les années 1920–1930, lorsque des architectes formés aux écoles françaises adaptent les langages « machine age » et géométriques de l’Art Déco au climat et aux usages locaux.
Contrairement à l’architecture néoclassique et gothique qui l’a précédée (comme l’Opéra de Hanoï ou la cathédrale Saint-Joseph), l’Art Déco à Hanoï se distingue par :
Des lignes épurées et géométriques : L’accent est mis sur la symétrie, les formes simples et les motifs en zigzag, abandonnant les ornements excessifs des styles précédents.
Des matériaux modernes : L’utilisation de matériaux comme le béton armé, le fer, l’acier et le ciment a permis de construire des bâtiments plus solides et de plus grande envergure, adaptés à un climat tropical.
Un syncrétisme architectural : Les architectes français ont su adapter l’Art Déco aux réalités de Hanoï, en y intégrant des références à l’architecture vietnamienne. De cette rencontre est né un Art Déco au charme « tropical », reconnaissable à ses balcons profonds, ses brise-soleil élégants et ses dispositifs pensés pour dompter la chaleur et les pluies.
Des architectes vietnamiens formés à l’École des beaux-arts de l’Indochine comme Ngô Viết Thụ, Nguyễn Cao Luyện, Hoàng Như Tiếp, entre autres, ont contribué, à partir des années 1930, à introduire une sensibilité moderniste dans les villas et bâtiments publics, donnant naissance à un Art Déco métissé.
Des touches souvent subtiles qu’il donne à la ville un caractère unique.
Partez à la chasse aux trésors Art Déco de Hanoï
Entre 6 h et 8 h du matin, le week-end surtout, la ville s’offre dans un silence rare. La lumière dorée glisse sur les façades, l’air est encore frais, et les rues presque désertes. Comme si Hanoï, d’un geste complice, avait tiré le rideau sur son tumulte habituel pour vous laisser seul face à ses joyaux Art Déco comme :
Le siège de la Banque d’Indochine (aujourd’hui Banque d’État du Vietnam) sur Ly Thái Tổ, remodelé en Art Déco au début des années 1930 par Georges Trouvé, considéré comme le sommet du style Art Deco à Hanoï. Cet imposant bâtiment, austère de prime abord, se distingue par sa façade réalisée en béton teinté dans la masse, donnant cette teinte rose distinctive.
Le Clinique Building sur Ly Thường Kiệt (ancien cabinet médical du docteur Vũ Ngọc Huỳnh, aujourd’hui hôpital de la police), construit en 1936 et superbement rénové est l’un des bijoux Art Déco de la capitale. D’un premier coup d’oeil on reconnaît les traits formels typiquement Art Déco avec ses angles arrondis combinés à des balcons courbes et des lignes ondulantes, conférant une allure aérienne et légère à l’ensemble.
Les lignes élancées de l’immeuble Clinique.
Non loin du Clinique Building, à quelques pâtés de maisons, à l’intersection des rues Nguyen Du et Tran Binh Trong, en face du lac Thien Quang, se trouve l’ancienne demeure d’un puissant mandarin. Une superbe demeure qui autrefois accueillait des fêtes somptueuses et qui avec sa façade stucée jaune patinée, sa tour cylindrique d’angle, ses claustras verticales décoratives, ses balcons et corniches aux lignes épurées signe un Art Déco régionalisé de toute beauté. De l’autre côté de la rue, légèrement en diagonale, une bâtisse présente clairement des éléments caractéristiques de l’Art Déco hanoïen avec ses formes arrondies et fluides ainsi que ses lignes horizontales marquées.
Marchez le long du lac sur 200 mètres, en direction de la rue Quang Trung, et vous tombez nez à nez avec un bel exemple d’Art Déco tardif à Hanoï, flirtant avec le style “Streamline Modern”. Certains éléments ne trompent pas : angles arrondis donnant un effet aérodynamique et la grille décorative verticale, avec son motif géométrique répétitif, est un pur héritage Art Déco, adapté au climat tropical pour ventiler tout en filtrant la lumière.
Le quartier des ambassades à Hanoï, situé principalement dans l’arrondissement de Ba Đình, est bien connu pour sa forte concentration de villas de style français, dont beaucoup intègrent des éléments Art Déco. D’un côté, on peut regretter que la plupart de ces élégantes villas aient perdu leur âme, figées derrière les murs et les grilles des ambassades ou réaffectées à des usages administratifs. Mais d’un autre côté, cette vocation institutionnelle leur a offert une forme de protection : elles ont ainsi échappé à la spéculation immobilière et ont pu bénéficier d’un entretien régulier, préservant leur architecture d’origine.
La Banque d’État du Vietnam.
Ne craignez pas d’être tête en l’air !
Au-delà des édifices emblématiques, l’Art Déco se glisse en touches discrètes sur les façades de certaines maisons du vieux quartier de Hanoï. Corniches stylisées, frises géométriques, ferronneries aux lignes épurées, enseignes… Autant de détails que l’on ne remarque qu’en prenant le temps d’observer. Être « tête en l’air » devient alors une vertu : c’est ainsi que l’on déniche, au détour d’une rue, ces élégantes signatures Art Déco qui racontent une autre histoire de la ville.
Lorsque l’on croise, au détour d’une rue, une ancienne enseigne Art déco, l’imagination s’emballe. On devine, derrière les lettres patinées par le temps, l’ombre d’un nom, d’une famille, d’un entrepreneur audacieux. On s’interroge : quel commerce animait autrefois ce lieu ? Était-ce une boutique chic, un atelier bruyant, un café animé ? Autant de petites histoires perdues dans le brouhaha de la ville moderne, mais que ces vestiges continuent de murmurer à qui sait les écouter, et les voir.
L’Art Déco à Hanoï se distingue par des lignes épurées et géométriques.
Texte et photos : Fabien Vuillerey.